Dimanche 28 décembre 2025, onze heures sonnantes; enfin, sonnantes intérieurement.
Je fais défiler Facebook avec l’application d’un scarabée distrait, ayant interrompu un documentaire sur le grand effondrement de l’âge du bronze.
L’humanité s’écroulait, mais j’avais besoin de nouvelles fraîches.
Et là, sans frapper, l’information me tombe sur le nez.
Elle arrive par Le Figaro. Aïe.
Je n’aime pas ce journal de droite ; j’aurais préféré que la nouvelle vienne d’ailleurs, ou mieux encore, qu’elle ne vienne pas du tout.
Brigitte Bardot n’est plus !
Elle surgit d’abord sans phrase, sans explication.
Une image seulement.
Une femme blonde sort de la mer.
L’eau lui colle au corps comme une seconde peau plus ancienne, plus grave.
Le ciel est trop bleu pour être honnête.
Au loin, un voilier minuscule fait semblant de ne pas regarder.
Elle avance vers moi comme un animal mythologique qui aurait accepté, pour un instant, la forme humaine.
Ni sourire ni tristesse : une évidence mouillée.
Cela ne ressemble pas à une actrice, encore moins à une morte.
Plutôt à un message.
Alors seulement le nom remonte.
L’icône.
Le mythe blond.
Mais le mythe, ici, n’est pas posé sur un piédestal :
il émerge.
Comme un Léviathan hors de la mer,
comme la baleine recrachant Jonas avec sa prophétie encore tiède dans la bouche.
Cette image-là; avant les mots, avant les titres;
vient réveiller en moi autre chose que le cinéma.
Un écho plus sombre, plus intime,
un couloir que je croyais muré, mais dont la porte, visiblement, donnait sur l’eau.
Car Brigitte Bardot, voyez-vous, me parle de ma mère.
Cette illustre icône et ma mère ont quelques points communs : la beauté, la blondeur, et l’âge à peu près synchronisé; comme deux horloges capricieuses réglées sur la même inquiétude.
Brigitte Bardot s’est éteinte à 91 ans.
Ma mère, elle, s’apprête à souffler ses 90 bougies le 10 janvier prochain.
90 : une valeur qui sonne déjà comme une chute douce.
Après la mort de papa, je l’imaginais partir rapidement.
Erreur de débutant vieillissant.
Certaines existences, comme les mauvaises herbes ou les idées fixes, ont la vie dure.
Et elles nous la rendent, du reste.
Je m’étais même dit que ces deux contemporaines; Bardot et ma mère, pourraient disparaître de concert, dans une sorte de synchronisation cosmique, élégante et cruelle.
Cela faisait longtemps que je n’avais pas déposé une page relatant les exploits maternels. Pourtant, les derniers épisodes me signalent que quelque chose cloche dans la mécanique.
Premier indice : elle est moins casse-pieds que d’ordinaire.
Aurait-elle enfin compris que l’on peut nuire par excès de présence ?
Elle n’a même pas saboté mon réveillon de Noël.
Pas de pain à aller chercher en catastrophe.
Pas même une panne de décodeur, ce qui relève presque du miracle homologué.
Pas d’invention de dernière minute, juste de dernière seconde, deux caisses pleines de petits cadeaux à transporter, histoire de me faire fulminer mais brièvement le jour du réveillon.
Ma cadette avait dit quelque chose du genre :
« Peut-être sent-elle la fin ? Elle veut sans doute laisser une petite trace ! »
Autre événement : j’ai été promu grand-père.
Ce qui, par un simple jeu de dominos biologiques, l’a promue arrière-grand-mère.
Or, je me souviens que lorsque je suis devenu père, mes grands-mères ont quitté la scène.
Il y aurait donc, dans ces passages de relais, un signe des temps, une logique secrète dont personne ne détient la notice.
Bref..
Plus inquiétant encore : la dive bouteille.
Noël n’est pas une bonne période pour maman.
La veille d’un réveillon, ils avaient choisi ce moment-là pour se marier, papa et elle, échangeant des vœux de fidélité qui durèrent moins longtemps que leur vie commune, ce qui est déjà une performance.
Depuis, chaque Noël réveille chez elle une mélancolie un peu plus alcoolisée que de coutume.
Drôle d’idée, vraiment, que d’accrocher des événements aux dates : le calendrier est un tortionnaire poli.
Cette année, le lendemain, je l’ai trouvée affalée à la table, moi une brioche de Noël à la main, elle une bouteille de vin blanc entamée de moitié sous son nez rouge.
Devant elle, un grand verre à apéritif , vide, bien sûr. Les indices ne boivent jamais.
D’autres signes sont venus me chatouiller l’oreille.
Lors de nos conversations téléphoniques du soir, j’entendais des "gloup", des petits bruits humides.
Connaissant ma mère, je sais que ce n’était ni un thé de Noël ni une tisane pour bien dormir.
Donc, clairement, quelque chose ne tourne pas rond.
La mère revient comme la marée, mais la mer est trouble.
Et je me dis, en mon for intérieur, ce grenier mal éclairé, que l’année qui vient pourrait bien, elle aussi, décider de mal tourner.
Ou de tourner autrement.
Comme une chaise bancale qui tient encore, mais qui réfléchit à la chute ..
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