J’avais entendu, le matin même, une rumeur énorme comme une mouche dans un bénitier : Brigitte Bardot était morte.
Après avoir versé les mots qui précèdent; car on verse toujours quelque chose avant d’aller chez sa mère, je pris le chemin du rituel dominical, chargé d’une angoisse minuscule mais tenace : comment maman prendrait-elle la nouvelle ?
Je ne dis rien.
Le silence, chez moi, est un meuble ancien.
Tout l’après-midi, j’évitai le sujet avec l’adresse d’un funambule enrhumé. Je scrollais moins que d’ordinaire, ce qui est déjà une performance morale, par crainte qu’une information malencontreuse ne surgisse, armée de sa savate médiatique.
Mais à la fin du parcours, car tout dimanche est un parcours, je découvris qu’elle savait déjà.
Comment aurait-elle pu éviter l’information ?
Elle qui scrolle à longueur de journée, comme on récite un chapelet électronique, priant sans le savoir pour la catastrophe suivante.
L’après-midi, ennuyeux comme une nappe cirée, suivait son cours.
Elle m’annonça alors, avec la voix qu’on met pour parler du temps, qu’une plaque de zinc était tombée du toit.
Quelle surprise.
Je lui avais pourtant dit, il y a des années, que le toit avait donné son préavis. Que la maison se retirait doucement de la vie active. Que les murs, comme certains employés municipaux, faisaient semblant de tenir.
Mais madame s’acharne.
Elle croit que cela durera indéfiniment, comme une chanson qu’on n’écoute plus mais qu’on fredonne encore.
Elle a gelé toute adaptation.
Elle s’agrippe à ces ruines avec la ferveur d’une naufragée refusant la mer.
Que puis-je y faire ? Je suis fils, pas architecte du réel.
J’ai donc suggéré d’en informer l’administrateur de biens.
Il ferait, sans aucun doute, le nécessaire.
Mais quel nécessaire ?
Il ne restera bientôt de ce foyer familial que des ruines réglementaires
et une mère ruinée,
conservée dans l’éthanol
qu’elle aura, par excès de prudence, trop longtemps consommé.
Mon père m'avait tendu la clé d'un vieux poème,
Verlaine et son jardin qu'éclairait le matin,
Sans savoir qu'un jour, sur un semblable chemin,
Je chercherais en vain ce que l'enfance sème.
J'ai poussé cette porte, non pas une fois, non,
Mais chaque semaine, avec la même angoisse,
Retrouvant le jardin dans sa lente déroute,
Les arbres maintenant couchés sur le gazon.
Le toit perce, le zinc s'affaisse et tombe en plaques,
Les châssis pourrissent dans leurs cadres vermoulus,
Du grenier descend cette odeur de moisi, de reliques
Souvenirs entassés qu'on ne peut plus sauver,
Trop nombreux, trop lourds, déjà vendus pour rien
À des escrocs qui ont flairé la déroute.
Et elle, ma mère, plantée dans les ruines,
Accrochée au goulot comme à une rampe,
Faisant semblant que tout va bien encore
Mais ce ne sont pas les murs qui s'effondrent le plus
Ce sont les neurones, ça commence à flancher,
Des pans entiers de mémoire qui s'écroulent.
Je ne sais pas laquelle des chutes viendra
Si c'est elle qui tombera ivre sur le carrelage
Et qu'il faudra la placer, la soustraire à elle-même,
Ou si elle tombera morte, simplement,
Et qu'il faudra choisir les fleurs et les cantiques,
Ou si c'est moi qui finirai par craquer
À force de pousser cette porte chaque semaine
Vers un jardin, une maison, une mère
Qui meurent ensemble, lentement, sous mes yeux.
[Couplet 1]
Mon père un jour m’a mis en main
La clé d’un poème ancien, fragile
Un jardin clair au petit matin
Où l’enfance croyait être agile
Je n’savais pas qu’au fil des saisons
Je chercherais seul sur le chemin
Ce que le temps sème à foison
Et que la terre reprend en silence
[Refrain]
Il faut faire une bonne fin
Disait-on d’un air de sagesse
Entre le rire et le vin
On baptise l’oubli tendresse
Il faut faire une bonne fin
[Couplet 2]
J’ai rouvert la porte encore et encore
Toujours la même angoisse au ventre
Le jardin penche, les arbres sont morts
Le sol se couche, le toit se centre
La maison tient par habitude
Elle respire une odeur de passé
Des souvenirs en multitude
Qu’on ne sait plus comment sauver
[Refrain]
Il faut faire une bonne fin
Quand le décor tient par paresse
Quand le temps boit dans nos mains
Ce qu’on appelait promesse
Il faut faire une bonne fin
[Couplet 3]
Les murs parlent mais à voix basse
Les fenêtres ferment les yeux
Tout ce qui fut se tasse
Vendu trop vite, perdu trop vieux
On empile, on trie, on renonce
On dit que ça ira demain
Mais chaque semaine on s’enfonce
Un peu plus loin dans le terrain
[Refrain]
Il faut faire une bonne fin
Répète le monde à la chaîne
Quand le passé lâche la main
Et que l’avenir se traîne
Il faut faire une bonne fin
[Couplet 4]
Et elle est là droite dans les ruines
Accrochée au goulot comme à une rampe
Faisant croire que tout s’illumine
Tant que le verre encore la trempe
Ce ne sont pas les murs qui cèdent le plus
Ni les pierres ni les jardins
Ce sont des pans entiers de vécu
Qui s’effacent sans faire de bruit
[Refrain]
Il faut faire une bonne fin
Dit l’ivresse quand tout vacille
Le cœur serré le verre en main
Comme une prière inutile
Il faut faire une bonne fin
[Couplet 5]
Je ne sais pas quelle chute viendra
La sienne, la mienne ou les deux ensemble
Si c’est la nuit qui la prendra
Ou le jour qui me fera trembler
Je pousse encore cette porte étroite
Chaque semaine sans héroïsme
Vers une maison une mère un moi
Qui tombent au même rythme
[Interlude]
[Dernier refrain]
Il faut faire une bonne fin
Lalalala lalalala
Lalalala lalalala
Il faut faire une bonne fin
Lalalala lalalala
Lalalala lalalala
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