La casserole à pression qui me met la pression
Il faut que je vous la présente d'abord. Elle trône sur les brûleurs comme sur un autel : inox bosselé des longues campagnes, couvercle blanchi par les années, petit bouton bleu nuit en guise de couronne, et cette traînée brune au creux du métal, la patine du bouillon éternel. Moins une casserole qu'un reliquaire. C'est elle, la coupable.
L'épisode a émergé un soir, comme remontent les choses du fond des marmites, quand maman m'a envoyé sur Messenger : « Coucou chou, j'ai du couscous fait maison, j'en ai de trop, viens le chercher, bisous. » On ne refuse pas un legs. J'arrive avec Louanne, et je découvre l'objet du délit chargé d'un bouillon qu'elle qualifie de couscous comme on baptise un enfant mort-né, par tendresse et par mensonge.
Elle insiste : « as-tu de l'harissa ? » Question liturgique, à laquelle je ne sais jamais répondre. Il y a de l'agneau au fond, paraît-il, que je dois éviter puisque j'ai juré de ne plus en manger, au même titre que ces maudites huîtres pas fraîches mais de toute première fraîcheur, et ses pauvres homards ébouillantés. Profite des légumes, me dit-elle, je l'ai fait moi-même (mon œil), j'en ai mangé hier, et ce midi encore, avec son appétit d'oiseau éméché, car ma mère boit bien plus d'alcool qu'elle ne mange. Que reste-t-il alors, dans ce chaudron qu'elle me tend comme une relique ? Du bouillon, de l'agneau, du poulet démembré, de la langue, et surtout beaucoup de moi qui recule en voyant ce chaudron à la Macbeth.
On papote. Je repars avec la maudite casserole. Et Louanne, dans la voiture, fait remonter l'autre fantôme : « tu te souviens, la Bretagne, avec cette casserole ? » Oui. Je me souviendrai de celle-ci, en dehors de cet épisode du couscous dont je jetterai demain la moitié; il fait trop chaud, et l'objet ne tient pas dans mon petit frigo, comme certains chagrins ne tiennent pas dans une journée.
Le dernier voyage. Ma mère amère à la mer. Pour réduire les coûts, elle avait chargé à bloc la satanée casserole de viande congelée qu'il aurait fallu manger à la vitesse industrielle de notre fuite, sous une chaleur de four. Je ne vous dis pas l'état de la chair à l'arrivée. Et moi, me souvenant de papa que les moules et surtout le bouillon de moules, avaient emporté de l'autre côté du miroir (l'avait-il consommé à onze heures ?), je ne tenais pas à le suivre par la même porte basse : mourir en Bretagne d'un reste belge, intoxiqué pour économie de bouts de chandelle, ou de cierge autour du lit mortuaire.
Car ma mère et l'élevage bactériologique, c'est une longue histoire d'amour. Elle, qui mange peu et boit beaucoup, s'est mithridatisée : elle a fait alliance avec ses bactéries comme d'autres avec leurs anges. Moi non. Pas plus que Louanne, une enfant de douze ans à l'époque. J'ai dû inventer mille ruses pour ne pas avaler la mort en conserve qu'on nous présentait comme de l'amour. Un amour fatal ?
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